Note liminaire — Les notions de « désindexation maîtrale », « rupture de traçabilité » et « spoliation généalogique » sont employées comme outils analytiques décrivant des mécanismes documentaires précis. Elles ne préjugent d’aucune intention et comblent un vide terminologique de l’historiographie disponible.
Introduction — Généalogie esclave avant 1848 : une liberté sans passé ?
En 1848, l’abolition de l’esclavage en Martinique a produit une rupture documentaire durable : l’administration coloniale n’a pas repris le lien maître-esclave dans les actes d’individualité, privant les descendants des Nouveaux Libres d’un accès équitable à leur généalogie.
Le décret du 27 avril libère officiellement plus de 67 000 personnes dans la seule île — environ 60 % de la population — et leur confère le statut de citoyens. Cette transformation s’incarne dans les actes d’individualité, prescrits par l’instruction ministérielle du 8 mai 1848, par lesquels les anciens esclavisés reçoivent un nom de famille et entrent dans l’état civil français. Mais derrière la reconnaissance juridique proclamée, une rupture documentaire s’est opérée au moment même de l’émancipation.
Cette rupture ne signifie pas que les Nouveaux Libres aient été dépourvus de mémoire. Myriam Cottias a mis en évidence une « citoyenneté subjective » construite bien avant 1848, puisée dans les mémoires héritées des sociétés d’Afrique de l’Ouest et centrale. Cette mémoire vivante, orale, a survécu là où les archives ont fait défaut. Le présent article se concentre sur la dimension documentaire — la seule mesurable par les sources.
I. Avant 1848 : une identification précise, mais fondée sur la propriété
Dès 1833, et à compter de l’ordonnance du 11 juin 1839, l’administration dote la Martinique d’un double dispositif : des registres d’état civil spécifiques aux esclaves, et les registres matricules, tenus par les maires. Ces registres associaient chaque personne à un numéro d’ordre, à un maître nominativement identifié et à une habitation précise. Fondé sur une logique de propriété, ce système produisait néanmoins une traçabilité fine des individus — c’est exactement cette granularité documentaire que l’abolition n’a pas préservée. Toute généalogie esclave avant 1848 dépend aujourd’hui de ces registres — et s’interrompt là où ils cessent.
II. 1848 : nommer sans relier — la désindexation maîtrale
Les actes d’individualité attribuent un nom de famille aux anciens esclavisés et mentionnent leur numéro matricule, mais ils n’indiquent pas le nom du maître, pourtant disponible dans les registres matricules. Il ne s’agit pas d’un effacement a posteriori : le nom du maître n’a jamais été couché dans ces actes.
La désindexation maîtrale : processus par lequel l’identification des individus cesse d’être reliée au maître — pourtant présent dans les registres matricules — au moment du passage aux actes d’individualité, produisant une discontinuité documentaire sans effacement physique des individus.

III. Une rupture aggravée : la disparition des registres matricules
À cette non-reprise s’ajoute un fait déterminant : les registres matricules n’ont pas été conservés dans les collections communales, et l’ensemble déposé au greffe de Saint-Pierre a été détruit lors de l’éruption de la montagne Pelée en 1902. Seuls subsistent des registres pour quelques communes du nord — le Lorrain, Basse-Pointe, Macouba, le Robert, le Prêcheur, le Carbet, Case-Pilote, le Gros-Morne. La combinaison de la désindexation maîtrale et de cette disparition produit une rupture de traçabilité structurelle.

IV. Une rupture transcoloniale aux formes variables
Le mécanisme n’est pas une exception locale : la même ordonnance de 1839 et la même instruction de Schoelcher du 8 mai 1848 s’appliquent à toutes les colonies. Le nom du maître est absent de tous les registres de nouveaux libres. La Guadeloupe mentionnait toutefois l’habitation de résidence (ancrage spatial absent en Martinique), mais ses registres matricules n’ont pas davantage été conservés — et l’incendie du Palais de justice de Basse-Terre en 1918 a emporté la quasi-totalité des registres de la Côte-sous-le-vent. Guyane, Réunion, Saint-Martin connaissent des situations archivistiques diverses qui mériteraient des études spécifiques.
V. Une inégalité structurelle durable : la spoliation généalogique
La spoliation généalogique : privation durable d’accès aux filiations, aux trajectoires individuelles et aux contextes micro-locaux, résultant d’une rupture de continuité documentaire opérée lors du passage des registres matricules aux actes d’individualité en 1848.
Pour la première génération des Nouveaux Libres, la rupture est peu contraignante : ces hommes et ces femmes savent d’où ils viennent. Les recherches sur le Carbet montrent d’ailleurs que la grande majorité est restée sur place, contredisant l’idée d’une mobilité post-émancipation massive. C’est pour leurs descendants que la rupture devient un obstacle majeur : sans les registres matricules et sans le nom du maître, la quasi-totalité des généalogistes ne peuvent franchir le « mur de 1848 ». Cent soixante-dix-huit ans après, la mémoire orale s’est amenuisée, et les archives qui auraient pu prendre le relais font barrage. Les deux mémoires s’effacent ensemble : l’une par le temps, l’autre par décision administrative.
VI. Une citoyenneté à deux vitesses
Nelly Schmidt a montré qu’« un modèle républicain fut, en 1848, spécifiquement mis au point pour les colonies », traduit « par la mise en œuvre d’une politique d’oubli du passé dont les effets furent particulièrement efficaces ». L’abolition produit une situation paradoxale : une égalité juridique proclamée, mais une inégalité dans l’accès à la mémoire. Les Nouveaux Libres deviennent citoyens sans continuité documentaire accessible ; les anciens maîtres conservent leurs repères sociaux, économiques et familiaux.

VII. Le précédent de Saint-Domingue : mémoire des biens, silence des personnes
En 1825, Charles X impose à Haïti une indemnité de 150 millions de francs-or, calculée sur une connaissance précise des biens coloniaux — y compris la valeur des esclaves, estimés tête par tête. Puis la loi du 30 avril 1849 accorde 126 millions de francs-or aux anciens propriétaires français, calculés sur la valeur des personnes esclavisées. Là où il s’agissait de protéger les intérêts des maîtres, la mémoire économique était conservée avec une précision minutieuse ; là où il s’agissait de reconnaître les personnes esclavisées, cette précision était absente. On n’oubliait pas les biens ; on n’enregistrait pas les parcours.
VIII. La crainte d’Haïti comme matrice de la politique de 1848
L’influence de la révolution haïtienne sur les politiques coloniales françaises est bien établie. Schoelcher lui-même précisait que sans « mesures effectives » suivant la proclamation, « il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres ». Haïti représentait une référence obsédante — certains redoutaient de voir « la Martinique devenir une seconde Haïti ». Cette crainte structurelle a influencé la manière dont la sortie de l’esclavage fut organisée, y compris dans ses aspects documentaires.
IX. Une archivistique du pouvoir : les silences qui parlent
Ann Laura Stoler a montré que les archives coloniales sont des instruments de pouvoir ; Michel-Rolph Trouillot a conceptualisé la production du silence comme un processus actif. En 1848, le silence n’est pas fortuit : les registres matricules existaient, l’information sur les maîtres était disponible — elle n’a pas été reprise, au moment précis où il aurait été cohérent de maintenir la continuité.
X. Vers une réparation documentaire
La rupture de 1848 est-elle irréversible ? Les recherches sur le Carbet, le Morne-Vert et le Fonds-Saint-Denis démontrent que non. L’ouvrage Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine expose une méthode de reconstruction par croisement systématique d’archives : actes d’individualité, BMS, actes notariés, actes d’affranchissement. Résultat : un tableau de 4 000 lignes reliant les Nouveaux Libres à leurs anciennes habitations.

Une opération d’indexation collective a été lancée : en trois mois, des volontaires ont saisi près de 10 000 lignes des registres de notaires de la Martinique. Ce travail est le socle d’une reconstruction progressive des continuités documentaires brisées en 1848 — et une invitation à rejoindre le chantier.
Conclusion — Une mémoire à reconstruire, une inégalité à nommer
L’abolition de 1848 ne se réduit pas à un changement de statut juridique : elle s’accompagne d’une désindexation maîtrale dont les effets cumulés constituent une spoliation généalogique durable. La mise en perspective avec le cas haïtien révèle une asymétrie : les intérêts économiques des maîtres furent précisément documentés et protégés, l’histoire individuelle des personnes esclavisées non. Une citoyenneté à deux vitesses — égale dans le droit, inégale dans l’accès à la mémoire. La bonne nouvelle : cette rupture n’est pas irréparable. La méthode de reconstruction par croisement d’archives, appliquée avec succès au Carbet, ouvre une voie concrète.