Mémoire et déportation dans l’aire cultuelle Oba-Danhomè : comment le corps est devenu un support de conservation de l’information historique — de véritables « archives corporelles ».
Introduction — La signification des scarifications africaines
Cette communication s’inscrit dans une réflexion critique sur la fonction des scarifications et des signes corporels en tant que dispositifs d’archivage — ou, à l’inverse, de brouillage — de l’histoire et de la mémoire des populations déportées dans l’aire cultuelle Oba-Dan. Il s’agit de montrer comment le corps est devenu un support de conservation de l’information historique, et comment ces dispositifs ont été reconfigurés face aux violences de la traite esclavagiste.
I. Scarifications et codification du savoir avant les déportations
Fonctions originelles (Xe–XIe siècles)
Entre le Xe et le XIe siècle, période antérieure aux grandes déportations, les scarifications remplissent des fonctions sociales, cultuelles et symboliques — notamment l’identification des appartenances lignagères, territoriales et socio-culturelles.
Les sociétés à tradition universelle
Une société à tradition universelle repose sur la codification de l’univers, à travers des insignes fondamentaux qui organisent l’interaction entre l’homme et son environnement. La mémoire et le savoir y circulent par une pluralité de dispositifs — corporels, discursifs, cultuels, matériels et spatiaux — tous également légitimes.
II. Le système du Fâ : alphabet, cosmologie et lecture du monde
La triade Odù : Vô, Ohwê, Yê
Dans les sociétés coalisées Adja, Ké, Hun et Öyö de l’aire Oba-Dan, le savoir est produit, conservé et transmis par le Fâ. Ce système repose sur une triade de lettres fondamentales, les Odù :
- Vô, représentée par le symbole □ ;
- Ohwê, représentée par le symbole I ;
- Yê, représentée par le symbole II.

Éducation et niveaux d’initiation
De l’enfance à l’adolescence, les civilisations de l’aire Oba-Dan transmettent les codes du Fâ. Dès la maîtrise des phalanges de ses mains, l’enfant peut communiquer avec l’univers et identifier les Odù sur le corps des êtres qui l’entourent. Ces dispositifs, articulés autour des Odù, peuvent être envisagés comme une forme d’alphabet à vocation universelle.
III. Les scarifications (Ohwuê) comme supports de savoir
Antérieures à la déportation, les scarifications — Ohwuê — étaient des dispositifs de communication et de transmission des savoirs, des moyens de prévention sanitaire (vaccination endogène) et des outils d’identification lignagère. Elles servaient aussi à conserver la mémoire des figures emblématiques, articulée aux panégyriques claniques et aux pactes de sang.


La structure du système des Assanyin
Les Assanyin sont des figures géométriques en ferraille, composées de parties cylindriques autour desquelles sont fixés des segments — les Ohwuê — chacun représentant un nom ancestral et retraçant la généalogie de l’ancêtre fondateur. Un privilège particulier est accordé aux ancêtres jumeaux, en raison de leurs capacités cultuelles.
IV. Ruptures esclavagistes et reconfiguration de la mémoire
Face au pillage des mausolées et des lieux de culte, pris pour cibles dès le XIVe siècle, les chefs coutumiers adoptèrent une stratégie : transférer les noms des figures emblématiques sur le corps humain, support indélébile. Tant qu’il subsisterait des rescapés, l’esclavage ne parviendrait pas à effacer la mémoire des déportés. La conservation repose dès lors sur trois systèmes complémentaires :
- le système des Assanyin ;
- le système des Ibédji (jumeaux), converti à la conservation mémorielle par la sculpture des portraits des résistants à travers les arts et rites Guêlêdê ;
- les archives corporelles, scarifications mémorielles sur les corps — tous articulés selon l’alphabet du Fâ.

V. Enquête contemporaine et base de données des Dahoméens déportés
Méthodologie (2013–2015)
Une enquête menée entre 2013 et 2015 a documenté, décodé et restitué les traces de la traite à partir des panégyriques claniques et des scarifications encore lisibles. Le travail a croisé relevés systématiques de scarifications, collecte de milliers de panégyriques, enquêtes généalogiques et interprétation des signes selon la grammaire du Fâ.
Ce travail a abouti à une base de données des Dahoméens déportés rassemblant environ 10 000 noms, accompagnés d’informations lignagères, cultuelles et biographiques reconstituées à partir des codes corporels et des panégyriques — un instrument de restitution mémorielle reliant des trajectoires de déportés à des matrices lignagères précises.
Conclusion
C’est, en définitive, un état des lieux des pratiques mémorielles, rituelles et cosmo-techniques des peuples coalisés de l’aire Oba-Dan, antérieures à l’ère esclavagiste. Confrontées aux ruptures de l’esclavage, ces sociétés ont opposé des formes de résistance fondées sur l’adaptation, la reconfiguration et la continuité des savoirs ancestraux — jusqu’aux formes contemporaines d’archivage numérique.