De la recherche à la découverte de l’un des royaumes les plus puissants contre l’arrachement dans l’aire cultuelle Adja-Tado, Ké, Hun et Öyö : le royaume des « So ».
Cet article est rédigé à partir de plusieurs sources de la tradition orale, transmise de génération en génération : notamment Avocê Adawoun, adepte du culte de Sakpata et porteur de la mémoire des déportés sur le corps, et Yaïtcha Lochun, initiée d’Orischa Shango, prêtresse (Iya) des couvents Xêfiosso de Wémè.
La résistance à l’esclavage au Dahomey : une aire cultuelle envahie
Les récits traditionnels font remonter très loin l’invasion des deux tiers de l’aire cultuelle Adja-Tado, Ké, Hun et Öyö (territoire aujourd’hui à cheval sur le Nigéria, le Bénin, le Togo et le Ghana) pour le trafic d’êtres humains. Ils identifient les Européens faisant commerce de l’esclavage aux côtés de leurs auxiliaires — d’anciens captifs si nombreux qu’ils formaient une véritable « armée esclavagiste ». Avant le XIIIe siècle, cette région réunissait des communautés riveraines souveraines (Kpélé, Peulhs, So, Akan, Éwé, Edo, Igbo, Nago et surtout Yoruba), chacune sous une gouvernance fédérale, intergénérationnelle et décentralisée.

Le pouvoir, traditionnel, repose sur des principes coutumiers régissant le rapport entre les morts et leurs descendants. À la mort d’un roi, le successeur est désigné par les ancêtres après consultation du Fâ, puis consacré « Oba » (le plus haut souverain yoruba) après quatre-vingt-dix jours d’internement initiatique. Le conseil royal comprend obligatoirement des reines-mères, des patriarches et des Dâ (ou Edo) — hauts dignitaires détenteurs des savoirs endogènes et des secrets mystiques d’une royauté.
Le royaume des « So » : l’île des résistances
Territoire des Dankönou, Togbo-vavi et Va-gödjinou, l’actuel royaume des So et ses contrées lacustres — les « Agégé » — atteignit son apogée vers le milieu du XIVe siècle grâce à son potentiel halieutique, avant les guerres de razzias. Pourchassés par les esclavagistes portugais, plusieurs vagues de princes de sept royaumes voisins trouvèrent refuge dans la péninsule, formant un seul royaume nommé So — « fusil », « arme à feu », ou « l’arme de Shango Xêfiosso ». Ce groupement militaire (Dankönou, Djéviénou, Djigbénou, Togbotanou, Kénou, Wémènou, Akpa-kpanou) se fédéra autour de pouvoirs de résistance divins : Ahouangou et Shango, Sogbo et Kpassingbo, Va, Houéssiö, Toxossou et Kpodjêagongo, Liali et Dan.


Quand les couvents vodoun se militarisent
C’est un tournant dans l’histoire des cultes et de la philosophie vodoun. Avant l’invasion et les captures massives, le vodoun n’était pas à vocation militaire : il était une philosophie de vie, une interface pour comprendre le monde des vivants et des morts. Face aux razzias, les couvents se militarisèrent. La formation des jeunes adeptes et des amazones devint communautaire — 18 mois pour les adeptes de Dan, 54 mois pour les Sakpatassi —, avec des disciplines comparables à de véritables camps d’entraînement :
- la natation (science de la vie aquatique) et la pêche ;
- le Fâ (science du passé, du présent et de l’avenir) ;
- la chasse à main levée, l’endurance, le sport (acrobaties, vitesse) ;
- la botanique, la médecine, l’accouchement ;
- l’invisibilité mystique, la danse, l’histoire, la géographie, la géométrie ;
- la lecture cyclique à travers la voix des animaux.
L’agriculture demeurait une discipline vitale, en tête des cultes natalistes — l’ensemble des rites célébrés pour inscrire un nouveau-né dans sa famille d’accueil.
So-Holou Linzé Ier et l’armée fluviale Achti
Plusieurs royaumes persécutés du district Oba-Dan trouvèrent refuge sur les îles des Agégé sous l’autorité d’un brave souverain devenu célèbre : Linzé Ier (« So-Holou Linzé »). Connu pour ses victoires contre les troupes esclavagistes, il érigea des barrières militaires le long du fleuve Wémè (Ouémé, 512 km), empêchant la traversée des captifs par petits bateaux. La garde, assurée par des adeptes vodoun en état de transe — réputés invulnérables —, durait de 7 à 16 jours.
Vers 1715, pour affirmer la supériorité de l’armée locale sur les marchands anglais, Linzé créa une armée de patrouille fluviale baptisée Achti (« tu es éteint ») : une troupe d’adeptes en transe, armés de pagaies et de javelots mystiques au bout tranchant et venimeux, parcourant sans relâche le fleuve à bord d’un canot équipé de tambours et de gongs dont les mélodies cultuelles entretenaient la transe. De cette mémoire on retient l’hymne « Sabada ï kou bör danxomê dan », qui raconte que la mort du négociant Saba-Do-Santos fut une tragédie pour la ville comptoir d’Agbomê (Abomey).

Capturés vivants, les négociants voyaient leurs armes arrachées par les soldats souverains — d’où la fondation de camps militaires : So-Tchianxoué (la maison des armes arrachées), So-Zounkö (les armes corrodées devenues sable), So-Manyi (la cité défendue de toute pénétration armée), So-Yiava (les armes à feu ensevelies). On nomma dès lors ce royaume « So-Holou To », l’île des résistances. Il fallut aux Européens plus de cinquante ans avant de s’imposer — au prix de dispositions menées avec l’aide d’anciens captifs noirs au service des négociants, puis d’attaques orientées contre les mausolées vodoun.