Scarifications et Archives Corporelles – Alphabet du Fâ
Mémoire et déportation dans l’aire cultuelle Oba-Danhomè
Introduction
La présente communication s’inscrit dans une réflexion critique sur la fonction des scarifications et des signes corporels dits « raciaux » en tant que dispositifs d’archivage — ou, à l’inverse, de brouillage — de l’histoire et de la mémoire des populations déportées dans l’aire cultuelle Oba-Dan.
Il s’agit de montrer comment, dans cette aire culturelle, le corps est devenu un support de conservation de l’information historique, autrement dit de véritables « archives corporelles », et comment ces dispositifs ont été reconfigurés face aux violences de la traite esclavagiste.
I. Scarifications et codification du savoir avant les déportations
I.1. Fonctions originelles des scarifications (Xe–XIe siècles)
Dans un premier temps, l’analyse se propose de revenir sur la définition et les usages des scarifications entre le Xe et le XIe siècle, période antérieure aux grandes dynamiques de déportation, afin d’en restituer les fondements sociaux, cultuels et symboliques.
Cette contextualisation diachronique permet de dégager les fonctions initiales de ces marques corporelles, notamment en tant que moyens d’identification des appartenances lignagères, territoriales et socio-culturelles au sein de plusieurs sociétés africaines.
I.2. Les sociétés à tradition universelle
En adoptant une approche méthodologique croisant histoire, anthropologie du corps et études de la mémoire, cette contribution vise à mettre en lumière un système ancien de conservation non écrite de l’information historique, largement attesté dans l’aire Oba-Dan.
Elle entend ainsi questionner les limites et les potentialités des archives corporelles dans la transmission intergénérationnelle de la mémoire et contribuer plus largement aux débats contemporains sur les formes alternatives d’archivage de l’histoire dans les sociétés à tradition universelle.
Une société à tradition universelle peut être définie comme une société dans laquelle la production, la conservation et la transmission du savoir reposent sur la codification de l’univers, notamment à travers des insignes fondamentaux qui organisent et expriment l’interaction entre l’homme et son environnement.
Dans ces sociétés, la mémoire et le savoir circulent à travers une pluralité de dispositifs — corporels, discursifs, cultuels, matériels et spatiaux — tous considérés comme également légitimes.
II. Le système du Fâ : alphabet, cosmologie et lecture du monde
II.1. La triade Odù : Vô, Ohwê, Yê
Dans les sociétés coalisées, à savoir les groupes Adja, Ké, Hun et Öyö au sein de l’aire cultuelle Oba-Dan, il existe un dispositif codifié par lequel le savoir est produit, conservé et transmis de génération en génération : il s’agit du Fâ.
Ce système structurant repose sur une triade de lettres fondamentales, appelées Odù, qui constituent le cœur du processus de codification et d’organisation des connaissances.
Les trois lettres sont :
- Vô, représentée par le symbole □ ;
- Ohwê, représentée par le symbole I ;
- Yê, représentée par le symbole II.
Chaque Odù joue un rôle spécifique dans le système, permettant d’ordonner et de transmettre le savoir dans des contextes cultuels et sociaux variés.
II.2. Lire la nature, lire les corps
Depuis des temps immémoriaux, la lecture de la nature par les hommes — et, selon la tradition, par certains animaux — dépend de leur capacité à identifier et interpréter la forme condensée de ces trois lettres dans l’environnement.
Cette lecture fournit des informations sur les valeurs et les significations symboliques que chaque élément de la nature incarne, permettant ainsi aux individus de s’orienter, de prendre des décisions et de vivre en harmonie avec leur univers.
Naître constitue une étape biologique, mais s’instruire sur les valeurs de l’environnement d’accueil est prioritaire pour l’homme.
Dans ce contexte, la plupart des sociétés africaines ont conservé ce mode de transmission du savoir depuis plusieurs siècles ; c’est notamment le cas des civilisations coalisées Adja, Ké, Hun et Öyö, implantées dans l’aire culturelle Oba-Dan, qui restent fidèles à ce système de savoir codifié et intergénérationnel.

Il est fondamental de souligner que cette codification de l’alphabet selon Ifâ offre aux humains la capacité d’obtenir des renseignements essentiels sur les arbres, les animaux, les eaux, les airs, et surtout sur les autres humains.
Cette lecture symbolique de l’environnement s’étend même à la destinée individuelle : dans plusieurs sociétés africaines, il est courant d’interpréter les lignes de la main d’un nouveau-né pour anticiper ses potentialités et sa trajectoire de vie.
II.3. Éducation et niveaux d’initiation
De l’enfance à l’adolescence, les civilisations de l’aire Oba-Dan offrent la possibilité d’étudier les différents codes du Fâ, permettant à l’enfant de mieux comprendre la nature et l’utilité exacte de tout ce qui l’entoure, en vue d’une vie harmonieuse et équilibrée.
Dès la maîtrise des phalanges de ses mains, l’enfant est capable de communiquer avec l’univers, en réagissant aux signaux qui l’entourent, et d’identifier les Odù sur le corps des êtres qui l’entourent, pour un usage spécifique et contextualisé.

Ces réalités, encore perceptibles dans le quotidien des civilisations africaines de l’aire Adja, Ké, Hun et Öyö, permettent d’inférer que, bien avant l’épopée de la traite esclavagiste, les sociétés coalisées au sein de l’aire Oba-Dan maîtrisaient déjà des systèmes hautement élaborés de lecture, de décodage et de transmission des savoirs.
Articulés autour des Odù, ces dispositifs peuvent être envisagés, par analogie, comme une forme d’alphabet à vocation universelle.
III. Les scarifications (Ohwuê) comme supports de savoir
III.1. Fonctions documentaires, prophylactiques et identitaires
Au sein des sociétés anciennes, il importe de souligner que les scarifications, désignées sous l’appellation Ohwuê, étaient antérieures à l’histoire de la déportation et n’entretenaient aucun lien initial avec celle-ci.
Ces marques corporelles étaient adoptées comme des dispositifs de communication et de transmission des savoirs, des moyens de prévention sanitaire — assimilables à des pratiques de vaccination endogène — ainsi que des outils d’identification des appartenances lignagères, territoriales et socio-culturelles.
Il convient de rappeler que ces sociétés utilisaient également les Ohwuê pour la conservation de la mémoire des figures emblématiques, notamment pour l’inscription biographique des personnalités ayant atteint un statut influent dans la hiérarchisation sociale.
Cette mémoire était articulée à la fois par les panégyriques claniques et par le système des pactes de sang, en lien avec les souvenirs relatifs aux Assanyin et leur association aux marques corporelles.

III.2. Structure du système des Assanyin
Les Assanyin désignent d’autres formes de conservation de la mémoire des figures emblématiques au sein de la société, fondées sur le rappel et la célébration des valeurs biographiques des individus.
Elles se matérialisent par des figures géométriques en ferraille, composées d’une ou de plusieurs parties cylindriques autour desquelles sont fixés des segments de longueur comprise entre zéro et un centimètre, chaque segment représentant un nom ancestral et retraçant la généalogie de l’ancêtre fondateur.
Pour appréhender le dispositif d’archivage mémoriel structuré autour des Assanyin, il convient de souligner que les segments, ou Ohwuê, rivés autour de la partie cylindrique supérieure incarnent l’identité des personnalités éminentes décédées appartenant aux premières générations du lignage.
Un privilège particulier est accordé aux ancêtres jumeaux, en raison de leurs capacités cultuelles spécifiques.


IV. Ruptures esclavagistes et reconfiguration de la mémoire
IV.1. Des mausolées pillés au corps comme archive
Confrontées aux ruptures profondes engendrées par la période esclavagiste, ces sociétés ont opposé des formes de résistance fondées sur l’adaptation, la reconfiguration et la continuité des savoirs ancestraux.
Les systèmes de conservation de la mémoire et de l’histoire des défunts, pris pour cibles dès le XIVᵉ siècle, ont dû faire l’objet de stratégies de réadaptation.
Ces dernières ont conduit à une réorientation vers des supports considérés comme indélébiles, parmi lesquels le corps humain occupe une place prépondérante.
Face aux pillages des mausolées et autres lieux de culte, les chefs coutumiers et les dirigeants adoptèrent une stratégie consistant à transférer les noms des figures emblématiques sur le corps humain, au fur et à mesure que ces noms étaient gravés dans le système des Assanyin.
Tant qu’il subsisterait des rescapés, l’esclavage ne parviendrait pas à effacer la mémoire des déportés, malgré la dévastation des lieux de mémoire.
La conservation et la transmission des mémoires reposent dès lors sur trois systèmes complémentaires :
- le système des Assanyin ;
- le système de représentation des Ibédji (jumeaux), converti à la conservation mémorielle par la sculpture des portraits faciaux des résistants à travers les arts, sciences et rites Guêlêdê ;
- les archives coporelles, c’est-à-dire le système de scarifications mémorielles sur les corps, tous articulés selon l’alphabet du Fâ.
V. Enquête contemporaine et base de données des Dahoméens déportés
V.1. Méthodologie de l’enquête (2013–2015)
Cette généalogie conceptuelle des archives corporelles et rituelles trouve un prolongement dans une enquête contemporaine menée entre 2013 et 2015.
Cette enquête a visé à documenter, décoder et restituer les traces de la traite négrière et des déportations à partir des panégyriques claniques et des scarifications encore lisibles dans certaines communautés héritières.
L’un des points centraux de cette démarche réside dans la lecture des scarifications en tant qu’écrits en alphabet Fâ, que seuls les hounbonon — bokonon des couvents, initiés aux disciplines supérieures du Fâ — sont en mesure de décoder de manière rigoureuse.
Le travail a consisté à croiser : relevés systématiques de scarifications, collecte de milliers de panégyriques, enquêtes généalogiques et interprétation des signes selon la grammaire du Fâ.

V.2. La base symbole-amitie.com comme archive numérique
Ce travail a abouti à la constitution d’une base de données des Dahoméens déportés outre-Atlantique, accessible en ligne sur le site symbole-amitie.com.
Cette base rassemble environ 10 000 noms de Dahoméens, accompagnés d’informations individuelles ou claniques (appartenances lignagères, indices cultuels, éléments biographiques reconstitués à partir des codes corporels et des panégyriques).
Elle constitue une mise en forme numérique d’un corpus d’archives corporelles et orales, prolongeant sous une modalité moderne les principes de conservation de la mémoire élaborés par les systèmes du Fâ, des Assanyin et des arts Guêlêdê.
La base se présente ainsi comme un instrument de restitution mémorielle, permettant de relier des trajectoires de déportés à des matrices lignagères et cultuelles précises.
V.3. Prolongement visuel : le reportage projeté
La communication sera suivie de la projection d’un reportage télévisé consacré à ce travail de terrain, à la lecture des scarifications et à la construction de la base de données.
Ce documentaire permettra à l’auditoire de visualiser concrètement le processus d’enquête : relevés de marques corporelles, entretiens, décodage en alphabet Fâ, puis translation des données dans un outil informatique de consultation.
Conclusion
Il s’agit, en définitive, d’un état des lieux des principales pratiques mémorielles, rituelles et cosmo-techniques développées par les peuples coalisés de l’aire Oba-Dan depuis des temps immémoriaux, antérieurs à l’ère esclavagiste.
Confrontées aux ruptures profondes engendrées par l’esclavage, ces sociétés ont opposé des formes de résistance fondées sur l’adaptation, la reconfiguration et la continuité des savoirs ancestraux, jusqu’aux formes contemporaines d’archivage numérique.
Je vous remercie.

